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ctoutpourvous

Gréco-Mouglalis, âmes soeurs...

1 Janvier 2010, 12:42pm

Publié par marigotine FWI




               Entre elles, une ressemblance et une complicité évidentes. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Anna incarne Juliette dans le très attendu Gainsbourg (Vie héroïque) (1) de Joann Sfar. Rencontre avec deux personnalités magnétiques. 
                                        Mouglalis1

Points communs : l’insolence, la sophistication sauvage, le teint pâle des vestales, des voix de baryton rauques et rock, et un pedigree grec côté paternel : Juliette des esprits materne Anna l’égérie, qui passe avec délice du mentor Coco au maître Gréco. L’une vient de sortir une compilation de tous ses succès (2), l’autre sera Chanel dans un film de Jan Kounen (3). La muse de Saint-Germain-des-Prés, en Perfecto de strass noir Rykiel, admire les bottines lacées de son jeune clone. Car c’est Mouglalis qui incarne l’éternelle « jolie môme » dans le biopic de Joann Sfar sur Gainsbourg. Cette aventure a permis aux deux divas de se rencontrer, de se parler et de vérifier qu’une complicité respectueuse les liait.

– Quelle a été votre réaction quand vous avez appris qu’Anna Mouglalis se glisserait dans votre peau pour le film sur Gainsbourg de Joann Sfar ?
Juliette Gréco. – J’ai sauté de joie. Littéralement. J’apprécie énormément cette personne, que je trouve parée de toutes les qualités que j’aime ; c’est-à-dire la force, l’insolence, la beauté, le talent. Quelque chose en elle m’étonne et me ravit.

Et vous, Anna ?
Anna Mouglalis. – J’ai été flattée. Quand on nous propose d’incarner des gens qui nous inspirent, ce sont des moments rares et précieux. J’ai été extrêmement honorée. Juliette donne confiance en soi. J’ai envie de faire de grandes choses, de trouver ma voie, comme elle.

Que représentait Gréco pour vous ?
A. M. – La liberté, la transgression, l’invention et l’humour. Et puis, j’avais déjà travaillé la période existentialiste en interprétant Simone de Beauvoir. Il y avait là une sorte de cohérence.

J. G. – Bon choix ! Les gens s’imaginent que Beauvoir était une femme stricte. Or, elle était très belle, et quand j’ai vu cet être magnifique incarner le Castor, j’en ai été enchantée.

Quoique très différente, vous étiez belle aussi…
J. G. – Non, Beauvoir avait le genre de beauté de son époque. Moi, j’étais un truc noir et blanc.

A. M. – Juliette a toujours été dans un graphisme noir et blanc. Parce que c’était la mode…

J. G. – La mode ? C’était moi, sans le vouloir. Les femmes étaient très bouclées, serrées, « chic jolie madame », rouge à lèvres et bleu aux yeux, tout en Technicolor. J’étais le contraire. Mais vous savez, Anna est noire et blanche aussi…

Encore un point commun. Juliette n’a pas été pionnière que dans les arts, elle a aussi inventé une silhouette, un blason imité à l’infini.
J. G. – Moi ? J’étais surtout le produit improbable des amours coupables de Néfertiti et de Napoléon au pont d’Arcole.

A. M. – Vous aviez autant de chien qu’une Audrey Hepburn en Amérique avec ses pantalons corsaire et ses pulls échancrés. Vous étiez d’avant-garde dans votre façon de vous habiller, et les femmes vous plagiaient. Les femmes qui m’intéressent sont celles qui combinent le féminin et le masculin.

(1) En salles le 20 janvier 2010.
(2) Je suis comme je suis (Polydor/Universal).
(3) Coco Chanel et Igor Stravinsky, en salles le 30 décembre.

« J’étais une enfant »Mouglalis2

Vous avez inventé un style vestimentaire… comme Bardot…
J. G. – J’ai inventé un style à base de misère. Je n’avais rien et ce sont les garçons de la pension de famille où je vivais qui m’ont habillée avec leurs vestes, leurs pantalons, leurs chemises. La première paire de chaussures que j’ai eue après être sortie de prison, c’est Alice Sapritch, qui avait de grands pieds, qui me l’a donnée. Alors je les ai bourrées de papier journal… et en avant, marche !

Et ce maquillage charbonneux, c’était votre idée ?
J. G. – Oui, j’ai pris un crayon noir, j’avais les cils longs et fournis, et, comme je n’avais pas d’argent, mes cheveux ont poussé. Voilà pour le look zazou !

Votre première robe noire ?
J. G. – En 1950, le patron du Tabou, où je chantais, m’a dit : « Il y a des soldes chez Balmain, je vais t’acheter une robe longue. » C’était un beau fourreau noir avec un truc de satin doré et des plumetis. Très beau. J’arrive chez moi, et, avec une paire de ciseaux à ongles, je coupe tout ce qui dépasse, je casse le modèle – mais j’aimais mieux.

Quelque chose de prérock’n’roll vous colle à la peau dès les années 50…
J. G. – Mais c’est quoi, rock’n’roll ? J’étais différente, profondément différente, comme Anna. C’est ça, rock’n’roll ?

Cela a à voir avec la marginalité en tout cas…
A. M. – C’est vrai. Juliette a fait ces choses. Moi, j’y vais doucement, je vais faire mon chemin et réaliser des films, tout se met en place.

J. G. – Il appartient à vous d’être vous…

A. M. – Il est temps pour moi…

J. G. – Vous êtes aimée… Je sais qu’on vous aime.

Et vous ?
J. G. – Non, moi, j’étais refusée, rejetée, scandaleuse ! Il est vrai que j’ai eu la chance d’être aimée par un groupe de gens fabuleux : Sartre, Beauvoir, Merleau-Ponty, Vian, Camus. Ils prétendaient que j’étais leur muse, mais moi, je ne comprenais rien à cette affaire. J’ai vécu ce bonheur fou d’obtenir des réponses directes aux grandes problématiques du siècle. Au bistrot, je disais à Merleau : « C’est quoi, la phénoménologie ? » et il me faisait un topo sur la banquette.

Simone de Beauvoir aimait-elle votre allure ?
J. G. – Elle aimait bien, mais elle était terriblement « chicos », et moi, j’étais folklo. On me lançait des pierres sur les Champs-Élysées parce que je m’amusais à sauter sur les bancs. J’étais une enfant.

« Je choisissais les hommes »Mouglalis3

Comment vous êtes-vous débrouillée avec les interdits sexuels ?
J. G. – Eh bien, ça ne se faisait pas, mais moi, j’ai toujours choisi, je choisissais les hommes. Je ne connais pas de limites à la liberté.

A. M. – Mais elle choisissait aussi d’apparaître (ou pas) dans les médias. Elle était fascinante de liberté. Et ce sont des femmes comme Juliette qui ont favorisé l’avancée de la condition féminine.

Étiez-vous féministe ?
J. G. – Sans le savoir, mais depuis l’âge de 3 ans.

A. M. – Dans un film qui vient de sortir, La Domination masculine (_de Patric Jean, NDLR), Léo Ferré, que vous avez connu, dit une phrase terrible : « L’intelligence d’une femme est dans ses ovaires. » Ferré était misogyne ?

J. G. – Rien du tout. Ferré était Ferré. Point barre. Et il n’a aimé que Pépé Singe (un chimpanzé femelle recueilli au début des années 60, NDLR). Il y a une chanson qu’il a écrite qui s’appelle Jolie Môme et qui est la chanson la plus sexiste qui soit. Moi, je l’ai retournée à l’envers. J’en ai fait un objet de provoc et pas du tout de soumission. Par respect pour les femmes, je détourne.

Il a fallu se battre pour imposer une féminité libérée ?
J. G. – On est en pleine régression, tout le monde baisse les bras.

A. M. – On a juste essayé de mettre les sexes à égalité, et nous ne sommes plus dans le féminisme joyeux pour lequel on gagne des batailles, j’ai l’impression qu’on repart de zéro. Au cinéma, la femme est jugée. Dans les scenarii, on la résume au statut de maîtresse du héros et on ne développe pas sa personnalité. Au mieux, psychologiquement, elle est mystérieuse ; elle reste un objet du désir.

Vous, Juliette, vous avez décidé très jeune de prendre des amants quand vous vouliez, où vous vouliez…
J. G. – Et à l’heure que je voulais. Parfaitement exact.

Comment s’est passée la rencontre avec Serge Gainsbourg ?
J. G. – Il vient chez moi, envoyé par Jacques Canetti, vers 17 heures, rue de Verneuil, au premier étage d’un hôtel particulier que j’avais acheté en gagnant 6 millions au casino toute seule, un soir. Je n’ai plus jamais joué après cela.

Mais Gainsbourg a habité là, ensuite, dans cette rue…
J. G. – Oui, je crois qu’il a aimé ce lieu. Alors, il arrive ce soir-là et je le trouve renversant : des yeux de goudron brûlant, de toutes les vies, de toutes les douleurs. Un mec magnifique, Serge.

La première fois qu’il vient chez vous, c’est lui qui vous courtise ?
J. G. – Personne n’en saura jamais rien, personne ne saura qui courtisait l’autre. Ce sont des instants magiques de séduction mutuelle.

Mais vous sentez bien que lui est encore un artiste débutant alors que vous êtes une chanteuse iconique et qu’il admire ?
J. G. – Je n’en sais rien du tout. Qui m’aime vraiment ? On est deux êtres totalement secrets, passionnels, hors normes. Tout ce que je sais, c’est qu’à cause de lui je me mets à danser. Mais nous n’avons pas eu d’aventure, juste de l’amour.

« Nous sommes des sorcières »Mouglalis1

Anna, comment joue-t-on une scène aussi forte ?
J. G. – Mais c’est elle qui est forte. Elle a toutes les possibilités d’amour en elle. Elle est grecque, comme moi, il y a un peu de magie dans tout ça. Anna n’est pas une femme normale, elle est un réceptacle, elle reçoit les autres.

Vous vous reconnaissez dans ce portrait ?
A. M. – Oui, une forme de perméabilité ; nous sommes des sorcières, mais des gentilles sorcières ! Je connaissais l’histoire de Juliette Gréco, j’ai lu et vu beaucoup de choses, mais je ne voulais pas faire du mimétisme, et j’ai dit au metteur en scène, Joann Sfar, que j’allais incarner Juliette avec mon ressenti, mon écoute et mon mouvement.

J. G. – J’ai été très sensible à cette démarche musicale du corps. Je ne suis pas du tout comme ça, moi !

A. M. – Ah si !

J. G. – En voyant Anna, je m’aimais enfin !

A. M. – John Lennon a dit, quand il a rencontré Yoko, qu’elle était la Juliette Gréco japonaise…

J. G. – Ah bon ?

A. M. – Bob Dylan a une admiration sans bornes pour vous… Vous avez été une femme de la nuit…

J. G. – Que de la nuit…

A. M. – Moi aussi, il y a une dizaine d’années. Mais comme j’étais une jeune femme seule, la répétition des rencontres de la vie nocturne m’a souvent fatiguée.

J. G. – C’était notre vie, c’était le rire, c’était l’échange. C’est ce que je souhaite à toute personne qui débute dans la vie.

Il fallait un certain goût du risque pour vivre la nuit…
J. G. – Je n’ai peur de rien. Sauf des serpents. Peur de quoi ? J’ai juste peur des cons et de ceux qui ne veulent pas exister.

Il n’y avait sûrement qu’une toute petite minorité de filles dans les bars…
J. G. – Je n’avais jamais pensé à ça, mais c’est vrai. J’ai toujours été entourée de garçons, élevée par des garçons. À tel point que quand je voyais passer une jolie fille, je faisais comme eux, je sifflais ! Moi, je pense qu’Anna aurait été très heureuse à cette époque, la nuit. Gainsbourg l’aurait aimée à la folie, c’est sûr !

A. M. – Il y a beaucoup plus de paraître aujourd’hui dans les lieux nocturnes. Le Saint-Germain des années 50 a dû être incroyable d’intelligence. Actuellement, les choses sont clivées dans les classes sociales : boîtes pour riches, boîtes pour gens célèbres. Pas de mélange.

J. G. – Quand j’ai donné sa chance à Gainsbourg, c’était un risque énorme. Il était totalement inconnu. J’ai été l’écouter à L’Arlequin, une petite boîte de nuit dans un sous-sol, près du Palais-Royal.

A. M. – Ah, c’est marrant ! C’est devenu L’Insolite, une boîte gay. C’était la seule où j’allais quand je sortais. Au moins, on s’amusait. Ah oui, j’ai eu une grosse vie la nuit ; une vraie subsistance.

Que vous inspire la voix d’Anna ?
J. G. – La voix est la chose au monde qui me dérange le plus chez les femmes, parce que c’est parfois très aigu et très fort et très présent. Avec elle, au contraire, je prends mon petit oreiller et je m’endors – une merveille. C’est une voix rassurante et sensuelle, basse, calme.

Et vous, Anna, comment définiriez-vous la voix de Juliette ?
A. M. – Au Conservatoire, on me faisait travailler sur des chansons de Juliette. On a même voulu opérer mes cordes vocales. Ils disaient que j’avais une voix qui ne correspondait pas à mon physique et que je ne travaillerais jamais. Vous, Juliette, vous avez une voix grave, mais plus que grave ; elle se balade sur tout le spectre. C’est une voix de l’âme.

J. G. – Confidence : je fais peur aux enfants quand je parle…

A. M. – Non ? Moi aussi ! 

                              De biens belles "Cruella" n'est-ce pas?
                                                                  MARIGOTINE



 




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