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ctoutpourvous

Des chiffres à la peinture sur les ruines....

18 Janvier 2010, 12:27pm

Publié par marigotine FWI



                 Des Haïtiens livrés <br/>à eux-mêmes  <br/>

                 Des Haïtiens livrés à eux-mêmes dans un État fantôme  

  

Blessés, assoiffés, impuissants, ils sont des centaines de milliers à attendre de l'aide.

Du palais de justice, il ne reste plus qu'une carcasse, un monceau de briques cassées sous un amas de poussière. La présidence ne vaut guère mieux. L'orgueilleux palais est coupé en son milieu. Le ministère de la Santé, celui des Finances, le siège de la police, la grande majorité des hôpitaux publics sont rasés ou ont été évacués car ils sont inhabitables. Le centre de Port-au-Prince, capitale d'Haïti, est détruit à 50 % selon les premières timides estimations. Privé d'eau et d'électricité, le cœur névralgique du pays s'est mué en un vaste camp de réfugiés. «Il faut tirer les conséquences de ce désastre et dire la vérité : l'État haïtien a cessé d'exister», affirme Michel Soukan, l'un des responsables de Radio Signal. Depuis les premières heures de la catastrophe, la station est l'une des seules à émettre, presque l'unique moyen de maintenir un lien dans ce pays devenu chaotique.

Devant le siège de la radio, des gens s'agglutinent face aux grilles qui barrent l'entrée. Gistin, comme tous les autres, tente de faire passer un petit papier. Il y a griffonné une histoire courte : des nouvelles de sa famille, la mort de sa nièce et une demande d'informations sur ses parents restés dans le sud du pays. « Personne ne sait rien. Les journalistes le liront à l'antenne et peut-être que quelqu'un me répondra.»

 

«Peut-on dire quelque chose de rassurant ?»

 

Dans le studio, les chefs de quartiers se succèdent au micro égrenant leurs demandes, toutes les mêmes, toutes urgentes : de l'eau, de la nourriture, des soins… «Nous sommes les seuls à couvrir tout le pays et l'étranger avec Internet. Nous sommes les seuls qui permettent aux Haïtiens d'un peu se parler», résume Michel Soukan. Même le président, René Préval, a utilisé les ondes jeudi, pour sa seule prise de parole depuis le drame. «Et encore, il n'a pas dit grand-chose. Mais pouvait-il dire quelque chose de vraiment rassurant ?», s'interroge, un peu agacé, le journaliste. L'ambassadeur américain s'est lui aussi assis dans le studio pour tenter d'expliquer les efforts déployés par les États-Unis.

Car l'Amérique s'est invitée en force à Haïti. Des soldats américains contrôlent l'aéroport, organisant de leur mieux le ballet aérien des cargos d'aides. Toutes les 10 minutes, un gros-porteur estampillé US Army, touche le sol. Mais le petit aéroport de Port-au-Prince a vite montré ses limites face à l'ampleur du drame. Les estimations des Nations unies, très vagues parlent de 50 000 morts, de trois fois plus de blessés et d'au moins un million de sans-abri. Sur le tarmac, les palettes de vivres, de tentes, de médicaments s'empilent, tandis qu'en ville on manque toujours de tout.

La nuit, sous les bâches tendues à la hâte au-dessus des rues barrées à la circulation pour servir de dortoir, les sinistrés attendent avec une incroyable patience. Au centre de la capitale, les choses commencent lentement à changer. Les premières distributions de vivre ont eu lieu, dans la plus grande confusion. «Les gens ont très faim cela ne s'est donc pas très bien passé», reconnaît-t-on aux Nations unies. Au marché Hyppolite de Port-au-Prince, des policiers ont fait feu sur des pillards. Les quartiers les plus reculés restent dangereusement isolés.

À Canapé-Vert-Sainte-Marie, la population ne peut compter que sur elle-même. Bâtie sur les hauteurs, au creux d'un vallon pentu, cette cité populeuse de petits fonctionnaires s'est affaissée. Rares sont les pavillons, tous construits en mauvais béton, encore debout. Devant le fronton vaguement décoré de sa maison, désormais en ruines, Fritzner Décimus cherche encore Myrlène, sa femme. « Elle a crié, appelé au secours jusqu'à mercredi. Depuis on ne l'entend plus. Mais elle peut être encore vivante dessous», veut-il croire, le regard fixé sur la grosse plaque de béton désormais silencieuse. «On a essayé de la dégager avec un pied-de-biche et de petits outils mais cela n'a rien fait, insiste Fritzner. Il faudrait du secours.» Les secours passeront samedi matin, presque par hasard. Le long de la route toute proche, une équipe d'Ulis, une ONG de pompiers niçois, venue sonder le quartier est soudain apparue. Les hommes s'approchent de la maison. Cinq minutes durant, ils auscultent la pierre avec un vibrascope, un appareil d'écoute, avant de hocher la tête, navrés. «Il n'y a plus rien», affirme un officier. «Elle peut être dans le coma», insiste le mari. «Il ne faut pas trop espérer…», rappelle doucement le pompier. Derrière eux, pour signaler leur passage, ils ne laisseront que quelques signes à la peinture : la date des recherches et deux chiffres. Le premier, souvent très faible, indique les survivants retrouvés. L'autre, toujours important, les cadavres entrevus. Ces traces à la peinture commencent maintenant à se multiplier sur les ruines.

Sans un mot de plus, Fritzner lentement retourne s'asseoir sur une petite chaise posée à l'ombre d'un arbre dans l'un des rares endroits un peu stable du lieu. Il pose les mains sur les genoux. Entouré d'amis, il va continuer à camper dehors comme il le fait depuis cinq jours. Sous son siège, son voisin, a glissé un fusil à pompe. Celui de son frère, policier. «Il a perdu son fils et son épouse. Il ne faut pas laisser des choses comme ça entre de telles mains», explique Henri Castille. Son jeune neveu aurait peut-être aussi pu survivre si l'aide était venue vite. «Mais ici l'État n'a jamais rien fait pour nous. Pour installer ou amener l'eau, l'électricité… Et puis des gens sont venus construire des maisons, n'importe comment, n'importe où, sans permis de construire, pour les louer. À la première catastrophe, on savait tous que tout s'effondrerait. Mais l'État s'en fichait. Aujourd'hui, le gouvernement est comme nous. Et ici, cela ne changera pas grand-chose.»

 

«Bienvenue aux marines américains»

 

À une encablure de Canapé-Vert, Médecins sans frontières a en hâte reconstruit un semblant d'hôpital. Le sien s'est effondré. On y opère dans des conditions extrêmes, « pire qu'en tant de guerre », lâche un membre de l'ONG. L'avion avec l'hôpital de campagne tarde, faute d'autorisation pour atterrir. «Pour peut-être faire bouger les choses, il nous a fallu remonter jusqu'au président de la République», explique François Servancks.

Pour MSF, il est cependant urgent de se déployer. Avant même le séisme, l'ONG représentait à elle seule, 50 % de l'offre de soins gratuits à Port-au-Prince. Mais là encore, le vide rend les choses très délicates. «On ne peut quand même pas s'installer dans un hôpital public déserté, comme il y a en certains en ville, sans le moindre début d'autorisation», explique-t-on chez MSF.

«Dans les faits, il y a déjà un moment que l'État haïtien déficient, vivait sous un semi-protectorat de l'ONU », rappelle un haut fonctionnaire. La mission onusienne locale a déployé depuis quatre ans 7 000 soldats et 2 000 fonctionnaires pour contribuer à assurer la gestion et la sécurité d'Haïti. Franklin, un universitaire, s'avoue las de ces discours sur la faiblesse de l'État. « René Préval a montré qu'il n'était pas capable. Il doit démissionner comme tout le gouvernement. Les politiciens ici sont des voyous. Que quelqu'un vienne redresser ce pays.» Franklin ne semble pas seul à ne plus croire en l'État haïtien. Sur la route qui mène à l'aéroport un panneau de bois émerge d'une villa en ruine. Une main malhabile y a écrit au charbon. « Welcome, US marines. We need you. Dead bodies inside» («Bienvenue aux marines américains. Nous avons besoin de vous. Des cadavres sont à l'intérieur»).

                                                                               Marigotine

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