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ctoutpourvous

De la page blanche aux salles obscures...

23 Novembre 2009, 10:29am

Publié par marigotine FWI

  
           Ils écrivent des romans, en font des films. Très différents, ils pourraient se jalouser, mais ils s’adorent. Les deux partagent la même passion pour le cinéma américain des années soixante-dix. Pour eux, réaliser un film, c’est exaucer un rêve d’enfant.

            P_moix-benchetrit

Yann Moix, 41 ans, costume strict, baskets multicolores et débit pléthorique, commande un jus d’orange. Samuel Benchetrit, 35 ans, jean, blouson de cuir et regard ténébreux, se contente d’un café. Plus dissemblables dans le style, on ne trouve pas. Mais ils ont un point commun. Ils passent l’un et l’autre de la page blanche à la caméra, à la vitesse de l’éclair. Cinéaste et romancier : la double casquette est rare et périlleuse. Le cadet vient de publier un roman poignant, Le Cœur en dehors, et s’attelle à son prochain long-métrage. Quant à l’aîné, son livre Cinquante Ans dans la peau de Michael Jackson précède de peu la sortie de son film Cinéman, hommage burlesque au septième art. Débat entre deux « addicts » fictionnels.

 – Vous passez tous les deux en permanence de la fiction à la réalisation. Comment savoir si une idée va devenir un livre ou un film ? Et selon quel critère ?
Yann Moix. - La question se pose différemment. Vous avez un univers à vous. À l’intérieur de cet univers, vous choisissez d’utiliser un stylo ou une caméra et des acteurs. Mais à l’arrivée, cela vous ressemblera toujours. Le média choisi n’est que le moyen de transport pour s’exprimer.

Samuel Benchetrit. - Cela se fait assez naturellement, au fond. Le livre nous plonge dans l’intimité, tandis qu’avec un film on sait que cela va être une aventure très longue et très compliquée.

Y. M. - On a évidemment moins d’interlocuteurs et une paix absolue sur un roman. Le rapport à l’argent est aboli. Faire un film par an, je n’aurais pas cette énergie. Mais écrire est une chose qui me tient au corps et au cœur tout le temps.

L’exception, c’est Podium, récit publié devenu film à succès…
Y. M. - Au départ, c’était un scénario dont personne n’a jamais voulu, et j’ai écrit le livre pour une seule raison : je savais que Benoît Poelvoorde lisait beaucoup. Je me suis donc enfermé pendant dix-huit mois uniquement pour le convaincre. Et ça a marché. En lisant le roman, il a dit : « Je fais le film. »


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"En quatre ans, j'ai vu quatre mille films"

Est-ce le cinéma américain des années 1970 qui vous a donné envie de tourner ? Votre livre Chroniques de l’asphalte en semble imprégné…
S. B. - Oui, bien sûr, Chroniques de l’asphalte parle énormément de cinéma parce que les jeunes de banlieue – d’où je suis issu – y vont énormément. Il y a chez eux une vraie culture de l’image, et ils y trouvent un moyen de lutter contre l’ennui.

Y. M. - J’ai un peu le même fonctionnement que lui. On est très différents, on devrait se détester, et on s’adore. Il fait des choses extrêmement ramassées qui donnent une vision du monde assez tragique. Mais l’ADN commun entre ses livres et ses films, c’est ce truc formidable : l’humour ! Son film J’ai toujours rêvé d’être un gangster en est bourré !

Quelles sont vos influences les plus anciennes et les plus marquantes ?
Y. M. - Je suis un grand obsessionnel. En quatre ans, j’ai vu quatre mille films. Je passe mon temps à la Cinémathèque, je ne fais que ça de manière quasi disciplinaire. J’ai repris toute l’histoire du cinéma de A à Z, de façon brouillonne et aléatoire, en fonction des programmations. C’est une manie qui remonte à l’enfance, mais quand on est gamin, on ne se trompe pas. On va directement aux bonnes adresses, et le génie, on le décèle.

Alors, vos bonnes adresses d’enfance ?
Y. M. - À Orléans, où j’habitais, il y avait un cinéma d’art et d’essai. À 13 ans j’avais vu l’intégrale de Sacha Guitry et celle de Marcel Pagnol.

Qui mettriez-vous dans votre panthéon ?
S. B. - J’ai mis du temps à découvrir John Cassavetes. J’adore. Mais je ne sais pas ce que j’aime le plus : ses films ou sa vie. Lui me fascine intégralement, ses choix artistiques, Gena Rowlands, sa façon de faire. Je suis fanatique de Peter Falk. Même Columbo me passionne. Avec ma femme, Anna Mouglalis, on ne peut pas s’endormir sans en avoir vu un épisode.

Y. M. - Moi, j’ai revu l’intégrale, et, même en version française, cela reste excellent !

S. B. - Ce qui m’attire chez Cassavetes, c’est qu’il représente une résistance. Il a fait des films comme il voulait, au moment où c’était très difficile d’en faire. Kubrick est un génie. Mais mon film préféré de tous les temps et devant tous les autres, c’est _ Amarcord_. Je l’ai vu enfant. Fellini, pour moi, c’est un magicien ; et je suis fou de Vittorio De Sica, je voudrais avoir sa vie. Il a joué dans Madame de…, il a réalisé Umberto D, et Le Voleur de bicyclette, deux chefs-d’œuvre. Quand il allait aux enterrements, les gens l’applaudissaient.

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"Sur un film, je me sens immortel"

Votre vocation se précise donc très tôt ?
*Y. M. – *J’ai écrit le premier script de Cinéman à 10 ans. Je faisais de la bédé, j’écrivais des pièces de théâtre, des scenarii , des romans. Tous les week-ends, je noircissais un cahier de brouillon entier de cinquante-deux pages.

C’était difficile ?
Y. M. - C’était tout le reste qui était difficile. Ça, c’était d’une facilité extrême. Tous mes maîtres, à l’adolescence, étaient déjà là : Georges Méliès, Miles Davis, Frank Zappa, Sacha Guitry. Mes parents me lisaient Kafka. Évidemment, à 7 ans, je ne comprenais pas tout. Je découvrais Lautréamont, Alfred Jarry. À 13 ans, j’avais lu tout Proust, tout Céline, tout Gide. Je n’étais pas spécialement précoce ; je faisais ça parce que je m’ennuyais à mourir et qu’il y avait des bouquins partout chez moi. Céline a produit le déclic. Un jour, je vois un mot et trois points d’exclamation. Je me suis dit : on a le droit de faire ça, on peut donc tout faire quand on écrit !

S. B. - Moi, j’ai mis du temps à venir à l’écriture parce que je n’avais aucune confiance en moi. Mais John Fante et Charles Bukowski ont joué un grand rôle dans mon passage à l’acte.

Y. M. - Ce qu’il faut peut-être rappeler, c’est que cela demande quand même un tout petit peu de travail de faire des films ou des livres ! Je ne bosse pas de façon continue, je lis beaucoup en permanence, je n’écris quasiment jamais, et, tout d’un coup, je peux m’y mettre dix-huit heures par jour sans manger ni dormir quatre mois durant.

S. B. - Mes parents travaillaient beaucoup. J’ai adopté leur rythme. Je me lève le matin, j’élabore et j’écris. Tous les jours. Je n’ai pas d’amis avec lesquels je ne travaille pas, cela n’existe pas. J’emmène les gens avec moi sur un projet.

Les efforts déployés pour un livre ou pour un film sont-ils comparables ?
S. B. - Ce ne sont pas les mêmes angoisses. Sur un film, je me sens immortel. Il ne peut rien m’arriver. Sur un livre, c’est le contraire : je me sens complètement fragile et j’ai l’impression que je vais craquer page après page.

Y. M. - Claude Lelouch disait un truc marrant. Il a peur de l’avion, des voitures, de tout, mais quand il tourne et qu’il cadre, il peut être pendu par les pieds à un hélico, il n’a plus la pétoche. Rien ne peut lui arriver tant qu’il a la caméra avec lui.

S. B. - On peut mourir au montage, mais pas au tournage !

Y. M. - C’est normal : sur un film, vous êtes Dieu, vous avez cent personnes sous vos ordres, tout le monde fait exactement ce que vous voulez.

D’où certains caprices de nabab ?
Y. M. - Impossible quand on dispose de 20 millions d’euros pour faire un film ! C’est une trop grosse responsabilité. De toute façon, c’est toujours pareil : quand j’écris, je crois que je suis génial ; quand je rends le manuscrit, je me trouve piteux ; et quand je lis le livre terminé, je ne sais plus juger, il faut vite que je passe à autre chose pour effacer ce qui vient d’être fait.

Vous vous reconnaissez dans cette angoisse du résultat ?
S. B. - Sur la relativité de l’angoisse, j’apprends pas mal de Jean-Louis Trintignant. Il y a une semaine, on a joué au Trivial Pursuit. Eh bien, il était dedans ! À la question « Qui jouait le rôle masculin dans Et Dieu créa la femme ? » il a répondu simplement : « C’est moi. » On a éclaté de rire. J’apprends beaucoup de son humilité. Ce qui nous donne le sentiment d’être immortels quand nous réalisons un film a sûrement à voir avec nos rêves de gosse. Sur un tournage, nous redevenons des enfants à qui l’on donne de splendides jouets.

Y. M. - Au cinéma, le problème numéro un, c’est l’argent et le nombre d’intermédiaires. Avoir le film rêvé au final, c’est impossible. Vous aurez peut-être un peu moins bien, un peu mieux, mais jamais ce que vous vouliez au départ.

Et la prise de risque ?
Y. M. - Sur le coup, on ne se rend pas compte. On devient funambule, et ce sont les producteurs qui vous disent après que vous étiez à 5 centimètres du vide.

S. B. - Quand on écrit un texte, on ne sait pas si ce sera une nouvelle, un récit, cent ou huit cents pages. Pour un film, d’entrée de jeu, il y a un dogme : c’est quatre-vingt-dix pages de script, une heure et demie sur l’écran, et chaque page a un coût. Prenez cette phrase simple : « Une voiture explose avec un homme à l’intérieur. » Dans un roman, c’est une ligne, au cinéma cela va poser des problèmes techniques infinis ; au théâtre, on pourra biaiser. La scène, c’est le juste milieu, c’est un livre ouvert.

C’est donc assez frustrant par rapport à la liberté qu’offre la page blanche ?
S. B. - Moi, je m’amuse énormément quand je fais un film, alors que je peux être ravagé par un livre.

Y. M. - Le truc étonnant avec Samuel, c’est que c’est un type calme dans la vie. Moi, je suis hyperagité en permanence. Lui, c’est une centrale nucléaire à l’intérieur, et ça ne se voit pas. J’aimerais bien savoir comment il fait sur un tournage. C’est un mystère…

C’est un gros contraste entre vous ?
Y. M. - Oui, et c’est pareil avec les filles. Pour les courtiser, il ne dit rien, ne fait rien, ne bouge pas. Il se met en face et attend. Le pire, c’est que ça marche ! Moi, je reprends toute l’histoire de l’humanité, des Étrusques à Jean-Paul Sartre. Je n’arrête pas.

S. B. - Justement. Tu devrais peut-être faire des pauses, de temps en temps…

                             Chez nous aussi il ya des gens de talent, et c'est tant mieux!


                                                        






 

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